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(Égaré . la mère)
Dominique
cage
Tiens ! Une bonne soirée qui s’annonce ! Chez Raymond et Freddy, dans la cour, à dix mètres de chez nous. Nina leur fille est couchée. Gabrielle, la nôtre, à Michèle et à moi, aussi ; l’interphone «bébé» est branché et il est d’une portée suffisante pour franchir ces dix mètres qui nous séparent de son petit lit. Corinne est là aussi, en visite, et Jean-Jacques, qui passait par hasard. Cette histoire a une dizaine d’année. Je n’avais pas encore commencé ce travail de peintécritures mais la serviette de table, utilisée et évoquée dans cette histoire, est restée en ma possession.
Peut-être que le projet, encore dans les limbes à cette date, attendait simplement d’apparaître.
Une salade de pâtes se prépare, enjolivée et relevée de trucs extravagants. Nous sommes en 1995 et Jacques Chirac vient d’être élu. Ce n’est pas ça qui met les gens présents dans l’allégresse. Aucun d’eux n’a voté pour lui et tous ont cru jusqu’au bout à l’improbable victoire de l’autre côté. Enfin, bon, ça n’est pas le sujet important de l’instant. Tout le monde a le nez plongé dans la merveilleuse armoire à épices de Freddy. En participant au concours de vannes bêtes et de calembours stupides mais aussi, parfois, de mots d’esprit présentables, l’assemblée sirote consciencieusement le, puis, les petits verres «d’Absolut Vodka» au cassis que Freddy a ramenée de Stockholm, sa ville. Chacun est de bonne humeur. L’été ne va plus tarder et la salade de pâtes est tout à fait bienvenue ; il faisait vraiment faim et il valait mieux commencer à éponger la Vodka.
Freddy va devenir Docteur ès Philosophie, Michèle et Corinne sont peintres-décoratrices pour le théâtre ou le cinéma, Jean-Jacques est musicien, moi, je suis infographiste et je bricole, Raymond est scénographe et il fait souvent les décors pour les films de Dominique, qui est cinéaste et qui arrive justement. Dominique a fait «l’IDHEC», l’Institut des Hautes Études Cinématographiques. Dominique est super forte. Elle réalise des films superbes mais est d’une rigueur morale tellement exigeante, qu’elle se dérègle quelquefois et tourne en boucle. Dominique est engagée. Elle est de gauche. Tous ses films le disent, l’annoncent, le hurlent la plupart du temps. Dans son panthéon personnel, il y a Jacques Rivette, Agnès Varda, Jacques Demi, Agnès Varda, Jean-Luc Godard et Agnès Varda. Dominique est quelqu’un d’adorable, d'immensément gentils mais de pénible aussi, parfois.
Il faut tomber juste.
Bref, une brochette d’intello-artistes-qu’on-comprend-rien selon Jean-Pierre Pernault.
Et pas mal bourrée en plus. Au moins, pour les premiers arrivés.
Dominique a sa tête des mauvais jours. Le nez dans son assiette, elle subit le ping-pong de traits d’esprit et de blagues à deux balles qui volent dans la pièce en levant les yeux au ciel de temps à autre et en soupirant. Jean-Jacques a décidé de nous raconter la blague la plus courte du monde : deux poissons rouges, Maurice et Albert, dans ce petit aquarium depuis quelques mois, se croisent un matin et Maurice dit : «Bonjour Albert ! Alors quoi de neuf ?».
«...»
«Et puis ?»
«Ben, heu, c’est tout, dans un aquarium, il ne se passe jamais rien de neuf. C’était ça la blague»
«Ah oui ! Ah ouais, ah ouais…»
«Bon, laissez tomber. De toutes façon, je suis nul pour raconter les histoires»
Freddy raconte alors celle des trois belges qui se rendent à la gare. «Trois belges donc, se rendent à la gare, et ils sont en retard, très en retard, alors ils courent, vite, vite… Les deux premiers, les plus rapides, sans bagage à porter, lancent par-dessus leur épaule des encouragements au troisième, un petit gros tout rouge et tout essoufflé qui en plus, porte deux énormes valises. La gare est en vue ! Ils courent !… Le départ est annoncé, ils redoublent d’effort !… Le train démarre ! Le premier attrape la rampe de la dernière porte du dernier wagon ! Il tend la main au deuxième, qui agrippe le bout de ses doigts ! Dans un ultime effort, il se jette à plat ventre dans le wagon. Ouiiiii ! Et le train s’éloigne, disparaît… Le petit gros, maintenant violet, deux cent mètres derrière, s’écroule sur ses valises, à la recherche de son souffle. Le chef de gare s’approche – Là, Freddy prend l’accent belge, elle imite drôlement bien les accents et elle adore faire ça – Ah ! Mon pauvre monsieur, vous l’avez raté, votre train.
  • Oh, pouf, pouf, moi, ce n’est rien, pouf, pouf, il y a un autre train, pour la même destination qui part dans deux heures mais c’est pour mes deux amis, pouf, pouf, que c’est embêtant.
  • Comment ça, embêtant ! Mais ils l’ont attrapé, eux le train.
  • Peut-être, oui, mais eux, ils étaient juste venus m’accompagner à la gare.
«Ha, Ha, Ha ! Hi, Hi, Hi !» Tout le monde rit, pas Dominique.
«C’est nul ! Et pourquoi des Belges. Y’en a marre de ces histoires prétendument drôles qui ne sont, en fait que racistes et xénophobes !»
Bizarrement, une ampoule de la suspension claque à ce moment.
«Ouh ! Ouh ! Ouh !… Bon, d’accord, soyons insoupçonnables donc : heu… Alors, c’est l’histoire de Olive et Marius et, heu, Machin…»
«Les Marseillais seraient une sorte de sous-hommes, selon toi, Freddy ?»
«Dominique, tu me fais chier ! Bon, c’est Toto, Titi et Tutu qui foncent vers la gare. Toto et Titi sont devant. Ils ou elles courent plus vite que l’autre et en plus ils ou elles ne portent rien. Tutu court derrière et il ou elle porte tous les bagages. Ils ou elles arrivent enfin et le ou la chef de gare leur dit : «Pourquoi vous fatiguer comme ça, c’est la grève générale et aucun train ne roule. », ça va comme ça ?!»
«OuuuuuAAARF ! Hi ! Hi ! Hu, Huuuu ! ! ! !»
«Bande de crétins ! Irresponsables ! Ah, ça, c’est facile de vous foutre de moi !»
Les plombs sautent. Noir.
Freddy va remettre des fusibles et la lumière revient.
«Encore un peu de salade, Dominique ?» Là, c’est Michèle qui parle. Il y a urgence à faire redescendre la mayonnaise.
«Merci, je n’ai pas faim.»
«Moi je regouterais bien à l’Absolut.» Là, c’est Corinne qui parle. «Heu, finalement, moi aussi.» Là, c’est moi.
«...»
«Nous voilà donc pour sept ans avec ce grand con sur le dos.»
«Et en plus, ce salaud va relancer les essais nucléaires guerriers. Alors que Mitterrand avait posé un moratoire sur la question !» Michèle, avec un sujet dont elle pense qu’il fera l’unanimité, continue son travail de désamorçage de la mayonnaise.
«Et alors ! Vous voulez tous finir colonisés par les USA ? ! Vous savez bien que Chirac n’est pas mon copain, mais là, c’était la seule décision à prendre ! Depuis qu’il n’y a plus de bloc de l’Est, il n’y a plus que le parapluie américain, que la toute-puissance de l’Empire ! Sur ce coup et une foi de plus ! Mitterrand s’est comporté en irresponsable» (Michèle, ton truc ne désamorce visiblement rien du tout, au contraire).
«La bombe atomique est une immonde saloperie. Vouloir qu’elle soit française, américaine ou basque relève de la même ignominie !» Là c’est Jean-Jacques qui parle. Il dit ça calmement, posément en tenant dignement son verre de vodka.
«Alors tu a choisi d’être l’esclave des américains ! Et tu le trouveras où, le fric, pour continuer à écrire ta musique déglinguée, hein ? !... A Broadway !»
Jean-Jacques, flegmatique : «En plus, ce pingouin, revendique son immonde hypocrisie en prétendant que ce sera le dernier essai réel avant ceux simulés par ordinateur. Et qu’il est près, après, bien-sûr, à signer les accords de non-prolifération ! - J’ai la bombe maintenant, alors, vous les pauvres, faites attention, je vais faire les gros yeux si vous avez seulement l’idée de vouloir faire pareil - C’est vraiment une ordure, ce mec ! Non ?»
«Tu acceptes donc, sans réagir, que les USA puissent tenir le monde entier dans leurs mains ? !»
«Tu sais, moi, si je me retrouve vitrifié par une bombe américaine, taiwanaise ou française, je crois que la nationalité du pétard ne sera pas ma première préoccupation. Ce qui est sûr, c’est que je n’aimerais pas ça. La souveraineté, c’est vraiment devenue une connerie passée de date, complètement périmée. Au concours de celui qui pisse le plus loin, je serais plutôt tenter de laisser les USA y jouer tout seul en attendant qu’ils se trouvent un président intelligent qui détruira toute cette merde. Allons, enfants de la patriiii-i–e...»
Dominique, d’un geste théâtral, jette sa serviette de table qui tombe par terre et que je ramasse machinalement, et déclare : «C’est trop tard pour vous. Vous avez déjà une mentalité d’esclave. Désolée mais, la servitude volontaire, très peu pour moi.» Et elle s’en va.
«...»
Un silence lourd et un peu abasourdi. Puis une panne de secteur. Tout le quartier se retrouve dans le noir. Il faut chercher des bougies. Il va falloir raccourcir un peu la sortie, l'interphone bébé fonctionne sur le secteur.
Freddy : «Ne vous inquiétez pas, dans deux jours, elle me téléphonera en ayant choisi d’oblitérer cette soirée, de ne se souvenir de rien. Tu sais, Jean-Jacques, si tu la voies demain, elle te fera la bise et te demandera de tes nouvelles, sans autres manifestations»
Corinne : «C'est quand même un peu flippant cette progression de l'obscurité qui suivait l'explosion de sa colère... Non ?»
Fin de la panne de secteur : la lumière revient. Les bougies sont mouchées.
Freddy : «Ah oui, c'est plutôt bizarre. Ce sont des hasards étonnants et ce n'est pas la première fois que ça arrive. Moi, je me dis que quand Dominique fait son cinéma, il faut que la lumière s'éteigne... ça doit être ça.»
La soirée semble un peu cassée quand même. Je cherche une bêtise à dire : «N’empêche, on dit les américains, les américains... Mais il n’y a quand même qu’eux pour faire du cinéma correct !»
Michèle et Corinne s’étranglent dans leur verre. Tout le monde est écroulé de rire et le quartier se retrouve à nouveau plongé dans le noir.
Jean-Jacques, rallumant les bougies : «Claude, t’est vraiment un salaud, pourquoi tu dis ça maintenant qu’elle est partie ? Tu m’a laissé prendre la douche tout seul. T’es qu’un dégonflé.»
«Heu, désolé, mais ça m’est venu que maintenant.»
«...»
«Les vannes, ça vient pas sur commande !»
«...»
«Allez, bisous tout le monde»
Retour à taton et pas vraiment droit vers notre appartement.
«Quand même, Chirac, c’est vraiment un gros naze»
Lumière.

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