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adada trucluche


Deux personnages pittoresques.
L'un d'eux est un gros garçon. Il porte toujours une sorte de bonnet informe et une paire de pantoufles fatiguées. Il a un air à la fois timide et endormi, la tête rentrée dans les épaules. L'autre est dans un aquarium sphérique ; c'est un poisson rouge. Très vif, il s'agite sans cesse dans l'eau. Ils sont, tous deux, inséparables, le premier portant, à chaque instant, le bocal du second.

Un mystère plane autour d'eux.
Ils s'appellent «Adada Trucluche». Nul ne sait qui est «Adada» ni qui est «Trucluche». Le poisson s'appelle peut-être «Adada» et le garçon «Trucluche» ? Ou le contraire ? Peut-être ne s'agit-il pas d'«Adada» ET «Trucluche» ? On ne parle jamais d'«Adada et Trucluche», on dit toujours «Adada Trucluche», simplement. Peut-être est-ce le nom d'une alliance, de leur alliance ? Peut-être n'ont-ils pas de nom, individuellement ? Ce pourrait être juste le nom du «lien» qui les unit, le nom du «contrat» qu'ils se seraient fait un jour, qui les a rendus inséparables. En tous cas, lorsque l'on entend «Adada Trucluche», on sait qu'on parle d'eux. De toutes façons, ces mots ne signifient rien d'autres.

Toujours, ils discutent.
Le gros garçon, le sourcil froncé, parle à voix basse au poisson. Puis il tend l'oreille au dessus du bocal. Il semblerait que le poisson lui réponde à chaque fois. Il semblerait que depuis toujours, ils tiennent conversation. Mais peut-être pas. Ce pourrait être cela, le lien qui les unit : cette longue conversation qui semble si passionnante qu'ils ne peuvent se résoudre à l'interrompre... Depuis toujours, ils discutent. Discutent-ils vraiment ? Un gros garçon et un poisson ?

Mais pourquoi sont ils toujours ensembles ?
Le poisson s'agite furieusement dans son bocal, et percute brutalement et inlassablement les parois. Tente-t-il de sauter hors de l'eau ? Veut-il s'assommer, fuir ou mourir ? Le gros garçon a l'air désolé et contrarié. Parfois, il serre les dents. Les yeux remplis de haine et de larmes, il secoue le bocal (pas trop quand même, il pourrait le renverser), ses ongles (pas toujours très propres) crissent sur le verre. Le reste du temps, il pleure. Et toujours, le poisson s'agite furieusement dans son bocal...

La haine?
Le gros garçon voudrait briser le bocal, le jeter violemment par terre, avec de la colère et des sanglots. Donner des coups de pieds dans les morceaux de verre, écraser le poisson avec les talons, le déchiqueter avec ses ongles, avec ses dents, le dévorer avec la nausée que donne la chair crue, écœurante et fade d'un poisson mort. Manger avec, les morceaux de verre, se couper la langue, les gencives. À plat ventre sur le sol, laper l'eau. L'eau a un goût salé. Celui de ses larmes, celui du sang qui coule de sa bouche déchirée. Le gros garçon rêve de faire tout cela. Mais il ne le fait pas. Pourquoi ? Le désire-t-il vraiment ? Le peut-il ? Peut-être que cela ne se passe que dans la tête du poisson ? Il est si vulnérable dans son bocal. Peut-être quelqu'un a-t-il laissé, un jour, le poisson à la garde du gros garçon et qu'il a oublié de venir le reprendre ? Peut-être que le gros garçon a besoin du poisson, pour avoir quelqu'un à qui parler ? Quelqu'un qui lui réponde ? Il faut dire que ce gros garçon a tendance à tout oublier.

Qui parle ?
Le poisson préférerait peut-être mourir que de supporter la présence et la conversation du gros garçon. Pourtant, il ne saute pas hors de l'eau, pour de vrai. Il a peur. Ou il n'y arrive pas. Peut-être ce bocal est-il comme ces verres toujours remplis que l'on trouve dans les magasin de farces et attrapes, ces verres auquel on ne peut pas boire, qui ne se renversent jamais. Peut être qu'il n'y a pas d'eau, ou pas de poisson, que tout cela n'est qu'un trucage, une illusion.

Chacun sait ce qu'il en est.
Chacun sait que l'autre le hait.

Mais de quoi peuvent-ils bien parler ?
Et qui parle, à la fin ?!
Ils parlent d'eux. Ils ne peuvent parler que d'eux-mêmes. Pourtant, depuis tout ce temps, chacun d'eux connaît l'autre par cœur. C'est pour ça qu'ils s'aiment tant. C'est pour ça que l'on ne voit jamais l'un sans l'autre. Ils s'aiment d'un amour déchirant, déchiré. Ils s'aiment contraints, ils s'aiment forcés, ils se violent mutuellement, culpabilisent et veulent faire le plus mal possible. Chacun d'eux connaît l'autre par cœur. C'est pour ça qu'ils se détestent si intensément. Chacun aime, chacun hait. Le gros garçon hait le poisson, le poisson aime le gros garçon qui aime le poisson, envers et contre tout, mais qui se hait lui-même. Le poisson hait le gros garçon qui s'aime pourtant. Mais le poisson qui s'aime, se hait profondément. Qui hait, qui aime, qui parle ?

Le bonheur.
Ils ne peuvent être heureux car le bonheur de l'un fera le malheur de l'autre. Ils se haïssent tellement. Et ils ne peuvent être heureux qu'ensembles. Le malheur de l'un sera toujours le malheur de l'autre. Que serait l'un sans l'autre ? Tout oublier mais ne rien perdre. S'agripper au moindre souvenir pour ne pas s'égarer. Le poisson est peut-être la mémoire du gros garçon, le gros garçon est peut-être un souvenir du poisson ? Mais qu'est-ce qu'un souvenir de poisson ? Alors, ils trichent, ils rusent, chacun de son coté. Les seuls moments d'apparent bonheur sont ceux où chacun croit avoir trompé l'autre, dresser l'autre. Ils tombent d'accord sur ce qu'il faut dire ou faire, des échanges avec le reste du monde semblent possibles... Mais chacun croit toujours qu'il a berné l'autre, que l'autre s'est fait avoir, qu'il croit agir pour lui alors qu'il agit pour l'autre. C'est pourquoi ces instants sont furtifs, car l'arnaque se dévoile (ils se connaissent tellement !). Tous deux, pendant quelques temps, vont faire semblant d'être encore dupes, espérant «reprendre la main», mais ce montage en poupées russes, incertain, embrouillé, paranoïaque, deviendra insupportable. Alors, ils restent là, à se contempler, épuisés, impuissant et haineux, incapable de faire quoi que ce soit, surtout rien qui pourrait plaire à l'autre. Alors, ils ne font rien. Le gros garçon pleure. Le poisson s'agite furieusement dans son bocal en se cognant aux parois de verre. Plus il se cogne, plus il a mal, et plus encore il tourne vite, plus furieusement, plus désespérément. Et plus le gros garçon pleure. Jusqu'au prochain faux relâchement de vigilance, toujours au bord du gouffre. Faux relâchement, bientôt percé à jour. Mais en espérant que l'autre s'endorme réellement, cette fois, mise en place d'un montage de ruses et de chausse-trappes de plus en plus compliqués, de plus en plus vertigineux, écœurant, insupportable, explosif... Pour que le bonheur dure un peu, il faut que ce montage deviennent trop compliqué, que chacun s'y emmêle, tellement, que chacun en vienne à oublier ce qu'ils voulaient, exactement. Ils en oublient presque tous ces pièges tendus et se mettent à croire, un court instant, que leur coexistence est vivable... Alors, ils se regardent, épuisés, se re-découvrent et ne se trouvent pas si mal. À ces moments, tout semble possible? Se souvenir et oublier. Croire ? Mais à ces moments, ils ont l'impression de se connaître moins. Et ils ont peur.

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