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LES AUTRES FAMILLES DE PORTRAITS LITTÉRAIRES |
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Il se fait appeler «Vie trouée par le Show Biz». Il ne communique que par courrier. Les quelques personnes qui sont en contact avec lui, l’appellent juste « Vie trouée ». Il écrit pour commander des disques à petit tirage de musiques improbables. Sinon il enregistre des cassettes audio qu’il envoie à ses quelques rares correspondants. C’est sur l’une d’elle qu’il va révéler son nom de scène : «Vie trouée par…». Nom de «scène» très théorique puisqu’il ne sort jamais de chez lui. Sur ses cassettes, il raconte un peu sa vie. Il a énormément souffert ; de quoi, ça n’est pas précisé dans l’enregistrement. Il y décrit des morceaux de sa vie quotidienne, il donne ses avis souvent très tranchés et définitifs sur des musiciens expérimentaux. Il vit avec sa mère mais dans un blockhaus qui est resté debout dans le fond du jardin. Il l’a aménagé et en a fait sa chambre. C’est là qu’il enregistre ses cassettes et qu’il écoute seul sa musique marginale. Sa voix est tremblante, crispée et agressive. Il dit qu’il doit prendre beaucoup de médicaments. Il est fort probable qu’il déteste l’humanité et qu’il cultive enfermé dans sa maniaquerie, son jardin de fiel. Un jour, sur une de ses cassettes, soudainement, une sonnerie de porte. Celle de son blockhaus. Après un sursaut rageur, quelques grognements de colère difficilement contenue, il peste contre les inopportuns de toutes sortes et demande sur la cassette si quelqu’un a des plans qui lui permettrait d’électrifier sa sonnette histoire d’électrocuter tous ceux qui auraient encore l’audace d’essayer de venir le voir.
Elle a été envoyée comme stagiaire dans une boutique de photocopies rapides par un organisme de réinsertion suite à des échecs renouvelés tant scolaires que professionnels. Elle a un tuteur qui vient régulièrement la contrôler. Au milieu de plusieurs modules, elle passe là sa période en entreprise. Elle a certainement pas mal morflé car elle n’adresse la parole à personne et porte en permanence une moue qui ferait plutôt penser à une misanthropie radicale. Ou alors, elle est partie dans ces choix de vie là : elle déploie toute son énergie dans des ruses pour surtout en faire le moins possible. Certains employés, notamment la directrice du magasin, sont sur son dos pour qu’elle travaille au prétexte qu’elle est là pour ça, mais la plupart des autres s’en moquent. Certains même s’en amusent et lui font savoir. Mais elle se méfie tellement de tout le monde. Elle essaie de se cacher dans ce tout petit local entièrement visible de n’importe lequel de ses coins. Elle se rend beaucoup aux toilettes, même pas avec un bouquin, une BD. Elle y va le matin en arrivant, y reste une demi-heure. Trois quarts d’heure avant l’heure de la sortie, elle s’y enferme à nouveau et elle n’en sortira qu’à 18 heures pile pour partir. Il semble qu’elle n’y fasse rien ; Elle n’a pas de livre, pas de revue, rien à lire. Pas de baladeur non plus, rien à écouter. Elle compte les heures. Elle semble prisonnière de sa propre vie. Ou des toilettes ?
La cinquantaine, maintenant et toujours ces même chaussures pointues, ces même jeans étriqués, ce même blouson de cuir. Rocker rebelle, rebelle Rocker. Une petite décennie de musique populaire constitue envers et contre tout, envers et contre tous, son unique système de références. Rocker rebelle, rebelle Rocker ne veut surtout pas dire révolutionnaire ; il faut un système de valeurs solide pour pouvoir se rebeller contre et il est nécessaire de le protéger de plus en plus radicalement au fur et à mesure que l’on prend de l’âge. Rebelle est un synonyme peu utilisé de réactionnaire. L’idéal d’un Rocker rebelle, rebelle Rocker est de devenir riche et célèbre et de tout casser dans les hôtels de luxe. C’est un vrai cow-boy. Ou alors, de mourir jeune et de devenir un mythe. Il n’est ni riche, ni célèbre, il a plus de cinquante ans. Quand il était plus jeune, pendant cette fameuse décennie, il s’est cru promis à un destin exceptionnel. Il s’y croit toujours. Il avait le profil de James Dean mais en plus raisonnable. Des succès professionnels, du succès auprès des femmes, rebelle mais reconnu et fidèle à ses origines sociales : friquées. Il y a le monde, stupide, borné, incapable de reconnaître un génie quand il a la chance d’en croiser un et il y a lui à l’intelligence plus que surdéveloppée, au talent incommensurable, totalement galvaudé dans des piges pour des journaux minables qui ne le méritent pas.
Elle est peintre. Ses toiles, d’une facture impeccable, figuratives, obsessionnelles, n’ont qu’un sujet : le sexe dans son expression la plus crue, la plus banale. Finalement très ennuyeuses dans leur prolifération. Elle a été la dernière maîtresse d’un artiste très célèbre, vieux, mort avant la naissance de leur fils. Ils ont édité un catalogue commun de leurs travaux. Une rencontre assez improbable et incongrue tant des œuvres dans le catalogue que des deux artistes si l’on envisage que cette rencontre ai effectivement eu lieu. Peut-être ne s’agit-il là que d’une histoire de cul sénile. Elle habite Paris et son fils vit en Suisse dans une pension ou chez des personnes riches et assez âgées qui ont toujours eu une adoration quasi-religieuse pour cet artiste. Elle fait de la peinture et des voyages, entretenue par ces vielles personnes suisses qui s’occupent avec dévotion du fils du Maître. Elle a choisi d’ignorer jusqu’à l’existence du voisinage. Elle vit avec quatre teckels hargneux et méchants qui mordent tous les passants. Ces chiens hurlent à la mort continuellement, de jour comme de nuit quand elle est absente. Parfois son fils de six ans vient passer quelques jours chez elle. Il va à l’école du quartier et passe beaucoup de son temps recueilli par des voisins inquiets pendant les fréquentes absences de sa mère. Un jour, elle est partie en Italie en laissant au gamin une provision de boîtes de conserve et une pile de cassettes vidéo. Quelques jours plus tard, elle est revenue, son fils a repris l’avion pour la Suisse et elle a décidé que, finalement, elle préférait aller s’installer en Italie.
On ne connaît de lui, la plupart du temps, que son ventre qui dépasse de sa porte d’entrée, au rez-de-chaussée. Il a soixante quinze ans et déteste consciencieusement tout le voisinage. Le voisinage supporte comme il peut. Seule sa femme pleine de poils sur la figure sort de temps à autres du caveau familial pour faire quelques courses. Elle rase les murs et ne parle à personne. Avec eux vit aussi leur grand fils, enfermé, lui aussi. Ils survivent silencieusement, une sorte de vie monacale, silencieuse, trappiste faite de l’élevage maniaque de leurs pigeons et de la culture méticuleuse de leur rancœur contre le monde entier. Ce qu’ils haïssent le plus énergiquement, c’est tout ce qui évoque le vivant : la musique, les enfants, les fêtes, les discussions… Dès qu’un événement si possible dramatique et sanglant semble se produire dans la rue – voitures de pompier, ambulances, disputes ou simplement voiture qui se gare – le nez de l’un ou de l’autre se glisse empressé derrière les rideaux. Ils peuvent aller jusqu’à passer un regard par la porte d’entrée. Leur maison est un tombeau - une taupinière, en fait - le peu d’énergie qui les fait survivre, avide, est celle des accidents, des disputes violentes avec les mitoyens à propos d’un clou planté sur un mur ou d’un non-respect du cadastre dans le jardin dont ils conservent scrupuleusement une photocopie accompagnée de toutes celles des extraits de lois régissant les principes de bon voisinage. Ces documents seront mis sous le nez de tout nouveau voisin susceptible d’être terrorisé par cette grande connaissance des règlements. Et puis, ça lui fait une sortie (en pantoufles).
Le 21, c’est la Côte d’Or ; le 27, c’est l’Eure ; le 53, c’est la Mayenne ; le 73, c’est la Savoie ; le 80, c’est la Somme. Une réunion à Tours où des gens sont venus d’un peu partout en France pour échanger leurs idées. Le soir, en ville, de nombreux congressistes cherchent à se restaurer, à se distraire un peu aussi. Ils arrivent tous plus ou moins groupés avec leur voiture. Une vielle dame, saoule, au milieu de la rue, perturbe la circulation. Elle pousse des cris de plus en plus hystériques et haineux envers les voitures selon leurs plaques minéralogiques pas du coin. « Hé, le 80 ! Vas te coucher ! Tu vois pas que y’a la 27 qui t’attend. Grouille toi si tu ne veux pas la rater ! D’abord 80, c’est pas 37 et 27, non plus » Elle s’exhibe en éructant au milieu du carrefour, à moitié à poil. «Le 23, alors là tu me fais marrer ! Tu ne trouveras jamais rien dans ton trou, tu sais, mais continue de gratter si ça t’amuse ! Et puis 23, c’est pas 37 !» Une dame proteste et voudrait bien passer. «Quoi ! Une 21 qui joue les importantes. Tu te croies riche pétasse, mais t’es qu’une pute ! T’es même la pute des putes, la mère de toutes les putes et de tous les maquereaux, la pute originelle, pleine de peinture tape-à-l’œil ! 21 c’est pas 37 !». Deux automobiles voudraient forcer le passage «Ah ben toi ! le 53, mon charognard, tu manques pas d’air ! Et puis toi le 73, d’accord c’est presque 37, mais c’est pas ça quand même, il a perdu son chemin le petit monsieur, en tous cas, c’est pas par-là». Par la fenêtre ouverte de la voiture elle lui balance un sein flasque dans la figure. «Ici, c’est Tours, c’est le 37, c’est l’indre-et-loire, c’est pas chez vous ! Alors retournez tous dans vos trous pourris et foutez-nous la paix ici, chez nous !». |