Je retourne voir![]() |
LES AUTRES FAMILLES DE PORTRAITS LITTÉRAIRES |
les Amoureux |
fils | fille | père | mère | grand-père | grand-mère |
L’un d’eux, le plus jeune des fils, est très bien coiffé, habillé soigneusement, parfumé... les autres, plus négligemment vêtus, ont l’air de l’accompagner. Le plus vieux des fils plaisante, chahute. Il a un crâne vraiment curieux. Derrière, c’est tout droit, dans le prolongement du cou. De face, il a la même tête que les deux autres, mais de profil, c’est comme s’il en manquait un bout. Ils sont quatre. Est-ce une famille ? Il y a la mère et ses deux fils. Tout ce monde se ressemble. Sauf le quatrième, tout rouge, jovial. Et ils sont hilares. Dans l’autobus, ils ne quittent jamais leur sourire béat. Ils sont étrangers, ils parlent entre eux une langue de l’Est, ils parlent vite. Et ils sont très contents. La mère regarde ses enfants avec ravissement. Elle ne parle presque jamais, juste deux ou trois mots brefs, des rires contenus. Le quatrième, toujours en sueur, a toujours l’air de rire intérieurement d’une bonne farce. Le bus arrive, ils s’engouffrent dans le métro, sans plus attendre. C’est comme ça tous les matins.
A
quinze ans à peine, elle a répondu
à
cette petite annonce affichée chez le pharmacien. Cette
annonce recherchait une personne pour aller chercher une petite fille
à la Maternelle et pour faire quelques heures de repassage.
L’annonce précisait que l’embauche serait faite de
manière
légale (pas au noir) et que le travail serait
rémunéré
avec des chèques emploi-service. Plusieurs personnes se sont
présentées et c’est elle qui a été
choisie, loin devant, aussi bien par les parents que par la petite
fille. C‘est à l’annonce de ce choix qu’elle a
précisé
innocemment (?) qu’elle n’avait que quinze ans. Les parents
lui ont dit alors qu’il y avait un problème, qu’il fallait
avoir seize ans, que sinon tout le monde risquait d’avoir des
ennuis. Ils étaient, et surtout la petite fille, très
embêtés. C’est elle qui a trouvé la solution :
les chèques pouvaient être faits au bénéfice
de sa grande sœur qui lui reverserait l’argent. Et voilà.
Bon, un peu bancale comme gymnastique mais ça irait. La petite
fille était ravie. La rentrée s’est bien passée.
En plus du repassage demandé, elle faisait parfois du
ménage ;
ces heures passées avec elle était un enchantement pour
la petite fille. Des évènements dramatiques ont surgi
dans cette famille, suivi d’une issue, de toutes façons,
traumatisante pour tout le monde. Avec ses quinze ans de vie, elle a
pris en charge tout ce qu’elle pouvait des angoisses de la petite.
Elle a fait des heures en plus qu’elle ne voulait se faire payer,
elle préparait des repas, elle emmenait la gamine chez elle
pour jouer. Cinq ans plus tard, après des
déménagements
de chaque côté, la jeune fille de vingt ans et la fille
de dix ans sont toujours très proches.
Il
a été brancardier. Il a
été
marié. Il a été palefrenier. Il aime aider les
gens malades. Il a sans doute aimé sa femme et peut-être
l’aime-t-il encore. Il aime les animaux. Aujourd’hui, il
intervient comme « aide ménager »,
employé par un organisme spécialisé dans
ça,
auprès de personnes qui en ont besoin. Il a affaire à
toutes sortes de gens, ceux qui le prennent pour un domestique bon
marché et qu’il envoie sur les roses assez facilement, des
malades qui ne se lavent jamais, qui ne font jamais la vaisselle, qui
ne jettent jamais leurs déchets. Ceux là, en se
bouchant le nez il les décrasse consciencieusement, brique et
désinfecte leur habitation, les secoue, les engueule un peu et
va voir le suivant. A certains des gens chez qui il va bosser, il
donne son téléphone personnel - en cachette car son
employeur ne veut pas – pour qu’on l’appelle en cas de besoin
d’aide en dehors de ses heures officielles de travail.
L’association qui l’emploie, a instauré un nouveau
règlement. Chaque intervenant ou intervenante doit
obligatoirement téléphoné à l’association
au moment de son arrivée sur un lieu de travail et au moment
de son départ. Ca l’énerve. Il a peut-être
même
remis sa démission, à cause de ça, il n’aime
pas être fliqué.
Dans un appartement
plutôt pas
très
grand, situé dans une ancienne caserne transformée en
cité HLM, elle vit avec son mari et ses deux filles. Elle est
assistante maternelle. Tous les parents voudraient qu’elle s’occupe
de leur bébé. Ils la connaissent. Mais elle ne peut en
prendre que deux. Le midi, elle prépare le repas. Outre ses
filles et les enfants dont elle a la charge, elle prépare et
sert le déjeuner à son neveu, à une petite
fille, ancien bébé en garde, resté
complètement
attaché, à elle et à tous les autres, à
deux enfants d’une copine, au fils d’une autre copine et aux deux
fistons d’une voisine. Elle ramènera, le moment venu, tout
ce monde à l’école. Elle retournera avec les deux
bébés, déblayer un peu les effets de la
tempête
qui est passé dans sa salle à manger/cuisine
intégrée.
Cette heure de repas, au milieu des cris, des jeux, des disputes, des
exigences, requêtes et réclamations, dans un milieu
sonore dont l’intensité ne cesse d’augmenter, est,
néanmoins, un moment de grâce pure. Dans les quelques
petites niches de temps qu’elle parviendra à trouver, elle
emmènera ces mêmes enfants et encore d’autres, voir
des spectacles, écouter des contes ou des chansons. Elle
emmènera ses filles pratiquer tout un ensemble
d’activités
sportives ou culturelles, accompagnée de tout ou partie de
cette marmaille enchantée, béate, joyeuse. Elle aussi,
semble-t-il, est heureuse de ça.
A cette
époque, ils avaient
quarante cinq ou cinquante ans. Ils prenaient l’autobus à
deux stations différentes. Lui, montait le premier. Une fois
à
bord, il se mettait près du conducteur, il guettait à
travers le pare-brise. Elle était là, à son
arrêt, à attendre, rougissante. Quand elle montait,
à
son tour, il la rejoignait, l’embrassait tendrement, gravement. On
sentait bien qu’il aurait aimé l’enlacer plus
fougueusement. Mais l’autobus était bondé. Ils se
tenaient la main pendant les trois stations qui restaient jusqu’au
terminus. Ils se regardaient. Un jour, elle n’a plus été
à sa station, elle n’est plus jamais montée. Lui,
prend toujours le bus, au même arrêt, à la
même
heure. Il n’a plus la même impatience.
Cette
vielle paysanne était la
mère de deux musiciens amateurs. L’un jouait du banjo (à
un doigt), l’autre de la batterie (à un bras – mutilé
de guerre). Ils jouaient pour les bals, accompagnés d’un
accordéoniste, émigré italien. Ceci avait lieu
pendant les années trente et en Italie, à cette
époque,
ça ne sentait plutôt pas bon. C’était une dame
très forte, forte aussi d’amour et de tendresse
débordante.
L’accordéoniste a vite fait partie de la famille. Sa femme,
sa fille aussi. Elle était toujours habillée de la
même
façon, sombre et rustique. Elle voulait toujours gaver ses
invités et leur remplissait les sacoches des vélos au
moment du départ.
|