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LES AUTRES FAMILLES
DE PORTRAITS LITTÉRAIRES


les Tournécourt



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Le fils

C’est le fils de la concierge. Il a toujours vécu avec elle, dans sa loge. Il parait plus vieux qu’elle. Elle a pris sa retraite, une autre concierge l’a remplacée et elle a du partir, quitter sa loge, aller habiter ailleurs. Le fils, se rendait utile. Il nettoyait l’escalier de la cave, allait chez l’un, chez l’autre, pour déboucher les toilettes avec un fil de fer. Ah, il avait le tour de main ! Tous les jours, il allait dire bonjour au boucher, dans sa boutique, deux immeubles plus loin. Puis au bar-restaurant, un petit ballon de blanc, et hop. Après, il revenait à la loge. Le boucher aussi a pris sa retraite, il a revendu sa boucherie. Le fils est toujours là, dans la rue, puis au bar restaurant, un petit ballon de blanc, et hop. Il doit toujours habiter chez sa mère mais il a gardé ses habitudes.
La fille


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Employée par une mairie communiste comme femme de ménage, à trois mois de la retraite, elle sait qu’elle ne risque plus grand chose avec son employeur. Elle a encore sa mère avec qui elle partage une passion sans bornes pour les bibelots très laids. Comme elle ne veut plus rien faire, elle est envoyée comme aide ménagère chez les personnes âgées ou chez les handicapés. En quatre heures, elle nettoie, mal, une salle de bain petite. Le reste du temps, elle parle. Enormément. Elle raconte sa passion pour les effigies de «Betty Boot» (sic), les brocantes, les bonnes affaires... Elle achève sa demi-dalle puis rattaque sur la malédiction socialo-communiste (qui l’a fait travailler 30 heures payées 40 depuis longtemps, temps qu’elle s’est toujours efforcée de raccourcir frauduleusement), sur les hommes qui sont tous les mêmes, sur l’invasion de la France par les nègres et les bougnoules. Encore une demi-dalle puis elle reparle de sa mère, une sainte femme qui déteste les étrangers et qui collectionne, comme elle, les objets d’art. Elle vient d’ailleurs de faire l’acquisition d’un magnifique porte-parapluies en céramique représentant un enfant noir hilare et servile, une superbe occasion... Un vague coup de rinçage dans le bac à douche puis elle va mater ce qu’il y a dans tous les placards. Les quatre heures sont passées ou plutôt les trois heures quinze, alors elle part, laissant les pauvres gens, terrassés par cet ouragan verbal, dans la crasse de leur appartement pas nettoyé. Le rose domine dans ses vêtements, dans son maquillage aussi.



Le père


Des cheveux mi-longs, une coupe comme les Beatles au début des années 60, d’épaisses lunettes. Un air agressif et terrifié. Des chaussures plates, à semelles de crêpe qui glissent sans bruit sur le carrelage. Il rode dans les locaux de la bibliothèque municipale, un papier ou un livre à la main. Il est important de toujours donner à croire qu’il est occupé, débordé même... Ce regard méfiant et soucieux se veut un signal de plus de ses insupportables préoccupations et de ses immenses responsabilités. Est-ce que quelqu’un l’espionne ? Surtout, ne pas laisser affleurer l’idée insupportable et dangereuse, qu’il pourrait ne rien faire, qu’il pourrait être inutile. Il est appliqué, sérieux et tellement discret. Personne ne le remarque mais tout le monde le voit. Nul ne sait vraiment quelle est sa fonction, mais il n’est jamais malade et toujours à l’heure.


La mère



Une dame atteinte, semble-t-il, d’une maladie grave, une maladie des nerfs, avec des gestes apparemment désordonnés, vastes, anarchiques. Elle a beaucoup de mal à marcher, à se tenir debout. Elle est rousse. Toujours bien habillée, avec des vêtements voyants, très maquillée, souriante, parfumée ; son sourire appuyé, dont elle arrose tous les passants, est crispé. A moins que l’aspect grimaçant de ce sourire ne soit simplement du à sa maladie. Je n’ai jamais entendu sa voix. Elle est toujours accompagnée par une autre dame, toute grise, qui l’aide, la soutient, lui ouvre les portes.

Le grand-père



Le poil blond, un âge incertain et des dents toute mal foutues qui lui donnent un défaut certain de prononciation. C’est peut-être, un gagnant au loto. A moins qu’il ne soit le dernier rejeton, un peu dégénéré, d’une dynastie très riche. Il habite un quartier uniquement constitué de beaux appartements. Oisif, il a l’air content de lui et il dépense son argent. Il en a, semble-t-il, suffisamment. Il partage sa vie entre Paris et Saint-Trop’. D’ailleurs, il fait partie de l’association des «Amis de Saint-Tropez». Il a sa carte, il doit côtoyer les vedettes de cinéma et de la chanson des années 60. Du moins, en attendant, ceux qui, depuis toujours, rêvent qu’ils pourront, un jour, les approcher. C’est déjà ça. Il doit être champion de «Karaoké». Son action militante dans l’association prend en charge l’édition et le classement de textes importants («la Tradition pâtissière à Saint-Tropez», «Saint-Tropez, village de Traditions», «Tradition et Avenir à Saint-Tropez»...), d’anciennes photographies (la Mairie, la poste, la gare, le port de plaisance, la plage...). C’est un travail sans fin, beaucoup de responsabilités.


La grand-mère


Tous les jours, une dame dans l’autobus, la bouche toujours mobile. Est-ce qu’elle parle toute seule ? Est-ce qu’elle mâche quelque chose ? C’est nerveux, peut-être. Elle est assez vieille. Elle a les yeux tristes. L’est-elle vraiment ? En tout cas ses paupières font un pli tombant et douloureux. Le regard fuyant. Un air de catastrophe. Elle a de très nombreuses excroissances de chair sur les mains et sur le visage. Des verrues ? Elle en a vraiment partout, dans le cou, à la naissance des lèvres, sur le front. Entre les doigts, sur le nez, le menton, les oreilles. A la racine des cheveux, sur les paupières. Plus ou moins grosses, plus ou moins foncées, partout. Est-ce qu’elle en a sur la langue, dans la bouche ? Est-ce qu’elle en a ailleurs sur le corps ? Est-ce que c’est ça qui la rend folle ?