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LES AUTRES FAMILLES
DE PORTRAITS LITTÉRAIRES


les Trafiquant



fils fille père mère grand-père grand-mère

















Le fils
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Il avait toujours en réserves, des plans improbables de déco ou de chantiers culturels au financement un peu compliqués, un peu obscurs. Quelques fois, ça marchait. Pourquoi, on ne sait pas. Une de ces activités d’urgence – il était presque perpétuellement en état d’urgence financière – était la fabrication de faux objets archéologiques. Le secret, disait-il, c’est de ne pas paraître trop exceptionnel, de ne pas proposer aux collectionneurs des objets susceptibles de créer une révolution dans le monde de l’archéologie amateur. Parce que bien sûr, sa cible était les petits collectionneurs, les amateurs d’objets archéologiques mis sous cloche dans leur salon ou dans leur lieu d’exposition privé et bricolé. Un des trucs de ses périodes de faussaire archéologique, parmi ceux qui étaient «gagnants à tous les coups», consistait à se procurer un «véritable» objet gaulois ou mérovingien non-encore répertorié mais aisément authentifiable, de le découper soigneusement en deux parties puis de souder sur chacun des morceaux un autre truc un peu inattendu. Ça lui faisait deux pièces «exceptionnelles et inattendues» à vendre à deux acheteurs différents, évidemment. Ces morceaux rajoutés, par contre, étaient totalement faux, il fallait surtout maquiller soigneusement les assemblages. Il fallait aussi avoir l’air le plus niais possible au moment de la vente, donner à l’acheteur le sentiment que c’était lui qui était en train de posséder l’autre. Le laisser surtout s’aveugler sur la partie authentique de l’objet et précipiter la vente en inventant des concurrents intéressés, institutionnels ou privés.




La fille

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Dans l’Ecole des Beaux-Arts d’une ville de province un peu étriquée, il y a toujours, comme dans toutes les écoles de jeunes adultes, une personne à qui l’on peut toujours s’adresser quand on est à la recherche de toxiques prohibées genre hachisch, Marijuana, LSD et tout ça. Sans glisser jusqu’à la «junkitude», il s’agissait là juste des produits festifs mais néanmoins interdits dont beaucoup d’étudiants de cette école se trouvaient friands. La personne en question était une jeune femme très bien habillée au un langage châtié. Tous les néophytes qui ne connaissaient pas le plan mais qui connaissaient la demoiselle croyaient à une sale blague, à un noyautage des RG. La plupart du temps, il était nécessaire qu’un «initié» accompagne les sceptiques pour aller solliciter les services de leur jeune condisciple. Et elle avait tout le temps de tout. Et des bons produits. Après les premiers jugements sur la mine – les clients étaient généralement des excentriques mal habillés et plutôt braillards – la jeune fille bien élevée et plutôt réservée s’averrait fort sympathique, elle faisait les joints de façon forte adroite et ne les boudait pas quand ils passaient à sa portée. Elle avait toujours un tas d’histoire à raconter sur les virées avec ses copains, virées plutôt délinquantes et crapuleuses. Entre deux rigolades, si on lui demandait qui étaient ses copains et apparemment ses fournisseurs et amants, elle disait qu’ils faisaient partie de la «Jeunesse Chiraquienne» tout comme elle. Elle les voyait d’ailleurs plusieurs fois par semaine et ce n’était pas des tristes. Parfois, ils collaient des affiches, aussi.





Le père
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Il n’a jamais travaillé. Ou, plutôt il n’a jamais eu besoin de gagner sa vie. Ses parents, émigrés italiens, certainement très assidues à la tâche et attentifs à leurs biens, ont acheté un terrain dans cette banlieue rouge de Paris, pauvre et pas chère à l’époque, construit un pavillon puis acheté celui d’à côté, très bon marché à la suite d’un héritage compliqué et pressé. Petit à petit, en cumulant plusieurs métiers, en accumulant, en économisant, en fraudant tout ce qui peut être fraudé, attentifs aux bonnes affaires, ils ont racheté une bonne partie du quartier et quelques immeubles de rapport à Paris intra-muros. Lui, a décidé qu’il était un artiste. Rentier, propriétaire et musicien. Maintenant que ses parents sont morts, il vit largement de ses loyers. Il considère que la fraude est une caractéristique naturelle de l’humain. D’ailleurs, pour lui, le monde est simple : il y a les humains normaux, qui trafiquent, qui fraudent et puis ? Quoi déjà ? Des gens qui lui filent des sous, l’entretiennent mais qui trafiquent et qui fraudent aussi comme tout le monde ! Pas vrai ? Des gens vivants autrement, ça n’existe pas. Il joue de la guitare, de la musique afro-cubaine avec des copains. Ils sont invités à faire des concerts dans des kermesses du coin, entre deux groupes de Rap locaux. Ils font des animations (déguisées) à Eurodisney, ils participent aux carnavals. Parfois très peu payé, parfois pas du tout mais quelle importance ? Et puis, n’est ce pas toujours comme ça pour les jeunes groupes qui débutent ? Il gratouille depuis plus de trente ans et le groupe d’une moyenne d’âge dépassant la cinquantaine se produit depuis bientôt vingt cinq ans.







La mère
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Gentille, agréable. Elle et son mari sont plongés dans les antiquités sans retenues et sans doute sans états d’âme. Dans cet entrepôt, tous les jours, ils chargent, ils déchargent, ils réévaluent constamment le contenu de leur caverne. Ils réparent, ils restaurent, le téléphone portable greffé sur l’oreille, ils font des affaires. Vingt quatre heures sur vingt quatre. Je vends, j’achète, j’achète, je vends. Prospecter dans les campagnes, dans les puces de village, vide-grenier chez les vieux, morts et isolés, toujours accrochés à l’espoir de «la Découverte». La toile inédite d’un peintre connu, l’édition originale rare, le timbre unique et hors de prix, le meuble d’époque et authentique. La fièvre du chercheur d’or et celle du pilier de casino. Ils ont un petit garçon qui les suit partout dans leur quête-fuite en avant. Les objets bizarres l’amusent mais héritera-t-il de cette passion dévorante ?






Le grand-père
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C’est un personnage odieux mais qui ne se voie pas du tout comme ça. Il ne doit pas avoir loin de soixante dix ans. Il a une femme, deux filles, une maîtresse chez qui il vit la plupart du temps. Il a fait toute sa carrière dans une grosse entreprise de Champagne comme manutentionnaire. Il récupère tout ce qui peut se récupérer, plus ou moins honnêtement ou malhonnêtement. Il clame à qui veut l’entendre que pendant la guerre trente-neuf/quarante-cinq, il n’a jamais manqué de rien et que tout ceux qui ont du se serrer la ceinture, eh bien, n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes, que ce ne sont que des cons, trouillards ou, comble du ridicule, des idéalistes, des gens «honnêtes», comme si ça pouvait exister ça, «l’honnêteté» ! «L’honnêteté», c’est une invention de gens normalement intelligents, pour distraire les cons pendant qu’ils se font plumer ! Un jour, il a fait, avec le comité d’entreprise, un voyage en URSS, à Moscou. Mais non, ça n’était pas le pays de l’horreur collectiviste ! C’était le paradis au contraire ! Il est parti là-bas avec ses bagages pleins de gadgets, de verroteries de toutes sortes. Sans parler un mot de russe, il s’est immédiatement faufilé dans les filières d’échanges et il est revenu avec les poches plus pleines qu’au départ, sans avoir eu à sortir un sou. Une autre fois, en parcourant la campagne, il a repéré une voiture ancienne et recherchée, qui servait de poulailler. Il s’est arrêté. Il a repéré que sous l’évidente couche de crasse et d’immondices, l’automobile était en assez bon état. Il a soulevé le capot pour s’apercevoir que même le moteur n’avait pas tellement souffert. Le paysan surpris et voulant savoir ce qu’un passant avait après son poulailler, s’est vu servir une histoire, comme quoi cet homme un peu âgé, au sourire désarmant de bonté et de franchise, s’occupait de jeunes ex-délinquants, qu’il prenait sur son temps de travail pour leur enseigner un début de métier et que cette épave dans la cour de la ferme serait parfaite pour que ces pauvres jeunes abandonnés de tous puissent s’initier à la mécanique. Le paysan, la larme à l’œil, lui a cédé bien volontiers cette carcasse qui encombrait sa cour. Cette histoire fut racontée, entrecoupée de fou-rires, des dizaines de fois à des gens, soit inattentifs, soit partageant cet état d’esprit répugnant, soit sur le point de vomir.






La grand-mère
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Dans la rue Parmentier, près de la salle Drouot, il n’y a que des magasins pour collectionneurs ; numismates, philatélistes, collectionneurs de peintures, de vases, de bibelots et de meubles anciens. Il y règne une activité fébrile et un peu clandestine, avec en son centre, comme une cathédrale, la salle des ventes. S’y côtoient toutes les classes sociales, tous les rêves, tous les espoirs de trésors cachés redécouverts, les passionnés et les aventuriers. Des gens passent ici leur journée, allant et venant entre les salles de vente, les magasins d’expertise et les bistrots. Dans l’un d’eux, de l’ouverture à la fermeture, derrière un demi, trône une dame âgée, maquillée, bien habillée, légèrement marquée par la couperose. Peu souriante, semble-t-il très respectée ; un sphinx derrière une bière ; renouvelée régulièrement. Des personnes sortant tout juste de la salle de vente viennent respectueusement la voir. Ils posent sur sa table une vielle lampe, des pièces de monnaie collées ensembles, une peinture, une petite sculpture. Elle, très rapidement, observe l’objet, parfois avec un compte-fils, et le verdict tombe : tu t’es fait enfler ; va voir telle boutique, ce genre de truc, ils prennent ; c’est de la daube ; c’est peut-être intéressant, je t’en donne tant ; ouh ! Ces machins, je les connais, ils se baladent de ventes en ventes, c’est toujours la même merde mais il y a toujours des gogos pour les racheter ! Ses avis ne sont jamais discutés. Les consultants repartent tout fiers ou la queue basse, c’est selon. C’est l’experte du bar, celle qui sait tout sur les échanges de vieux objets, qui carbure à la bière et aux pourliches glissés discrètement après chaque consultation.