Je retourne voir![]() |
LES AUTRES FAMILLES DE PORTRAITS LITTÉRAIRES |
les Trafiquant |
fils | fille | père | mère | grand-père | grand-mère |
![]() haut de page
Il avait toujours en réserves, des plans
improbables de déco ou de chantiers culturels au financement
un peu compliqués, un peu obscurs. Quelques fois, ça
marchait. Pourquoi, on ne sait pas. Une de ces activités
d’urgence – il était presque perpétuellement en
état d’urgence financière – était la
fabrication de faux objets archéologiques. Le secret,
disait-il, c’est de ne pas paraître trop exceptionnel, de ne
pas proposer aux collectionneurs des objets susceptibles de
créer
une révolution dans le monde de l’archéologie
amateur. Parce que bien sûr, sa cible était les petits
collectionneurs, les amateurs d’objets archéologiques mis
sous cloche dans leur salon ou dans leur lieu d’exposition privé
et bricolé. Un des trucs de ses périodes de faussaire
archéologique, parmi ceux qui étaient
«gagnants
à tous les coups», consistait à se procurer
un «véritable» objet gaulois ou
mérovingien non-encore répertorié mais
aisément
authentifiable, de le découper soigneusement en deux parties
puis de souder sur chacun des morceaux un autre truc un peu
inattendu. Ça lui faisait deux pièces
«exceptionnelles
et inattendues» à vendre à deux acheteurs
différents, évidemment. Ces morceaux rajoutés,
par contre, étaient totalement faux, il fallait surtout
maquiller soigneusement les assemblages. Il fallait aussi avoir l’air
le plus niais possible au moment de la vente, donner à
l’acheteur le sentiment que c’était lui qui était
en train de posséder l’autre. Le laisser surtout s’aveugler
sur la partie authentique de l’objet et précipiter la vente
en inventant des concurrents intéressés, institutionnels
ou privés.
La
fille
![]() haut de page
Dans l’Ecole des Beaux-Arts d’une ville de
province un peu étriquée, il y a toujours, comme dans
toutes les écoles de jeunes adultes, une personne à qui
l’on peut toujours s’adresser quand on est à la recherche
de toxiques prohibées genre hachisch, Marijuana, LSD et tout
ça. Sans glisser jusqu’à la
«junkitude»,
il s’agissait là juste des produits festifs mais
néanmoins
interdits dont beaucoup d’étudiants de cette école se
trouvaient friands. La personne en question était une jeune
femme très bien habillée au un langage
châtié.
Tous les néophytes qui ne connaissaient pas le plan mais qui
connaissaient la demoiselle croyaient à une sale blague,
à
un noyautage des RG. La plupart du temps, il était
nécessaire
qu’un «initié» accompagne les
sceptiques pour aller solliciter les services de leur jeune
condisciple. Et elle avait tout le temps de tout. Et des bons
produits. Après les premiers jugements sur la mine – les
clients étaient généralement des excentriques
mal habillés et plutôt braillards – la jeune fille
bien élevée et plutôt réservée
s’averrait fort sympathique, elle faisait les joints de façon
forte adroite et ne les boudait pas quand ils passaient à sa
portée. Elle avait toujours un tas d’histoire à
raconter sur les virées avec ses copains, virées
plutôt
délinquantes et crapuleuses. Entre deux rigolades, si on lui
demandait qui étaient ses copains et apparemment ses
fournisseurs et amants, elle disait qu’ils faisaient partie de la
«Jeunesse Chiraquienne» tout comme elle. Elle
les voyait d’ailleurs plusieurs fois par semaine et ce n’était
pas des tristes. Parfois, ils collaient des affiches, aussi.
Le
père
![]() Il n’a jamais travaillé. Ou,
plutôt
il n’a jamais eu besoin de gagner sa vie. Ses parents,
émigrés
italiens, certainement très assidues à la tâche
et attentifs à leurs biens, ont acheté un terrain dans
cette banlieue rouge de Paris, pauvre et pas chère à
l’époque, construit un pavillon puis acheté celui
d’à
côté, très bon marché à la suite
d’un héritage compliqué et pressé. Petit à
petit, en cumulant plusieurs métiers, en accumulant, en
économisant, en fraudant tout ce qui peut être
fraudé,
attentifs aux bonnes affaires, ils ont racheté une bonne
partie du quartier et quelques immeubles de rapport à Paris
intra-muros. Lui, a décidé qu’il était un
artiste. Rentier, propriétaire et musicien. Maintenant que ses
parents sont morts, il vit largement de ses loyers. Il considère
que la fraude est une caractéristique naturelle de l’humain.
D’ailleurs, pour lui, le monde est simple : il y a les humains
normaux, qui trafiquent, qui fraudent et puis ? Quoi
déjà ?
Des gens qui lui filent des sous, l’entretiennent mais qui
trafiquent et qui fraudent aussi comme tout le monde ! Pas
vrai ? Des gens vivants autrement, ça n’existe pas. Il
joue de la guitare, de la musique afro-cubaine avec des copains. Ils
sont invités à faire des concerts dans des kermesses du
coin, entre deux groupes de Rap locaux. Ils font des animations
(déguisées) à Eurodisney, ils participent aux
carnavals. Parfois très peu payé, parfois pas du tout
mais quelle importance ? Et puis, n’est ce pas toujours comme
ça pour les jeunes groupes qui débutent ? Il
gratouille depuis plus de trente ans et le groupe d’une moyenne
d’âge dépassant la cinquantaine se produit depuis
bientôt vingt cinq ans.
La mère ![]() Gentille, agréable. Elle et son mari
sont plongés dans les antiquités sans retenues et sans
doute sans états d’âme. Dans cet entrepôt, tous
les jours, ils chargent, ils déchargent, ils
réévaluent
constamment le contenu de leur caverne. Ils réparent, ils
restaurent, le téléphone portable greffé sur
l’oreille, ils font des affaires. Vingt quatre heures sur vingt
quatre. Je vends, j’achète, j’achète, je vends.
Prospecter dans les campagnes, dans les puces de village,
vide-grenier chez les vieux, morts et isolés, toujours
accrochés à l’espoir de «la
Découverte».
La toile inédite d’un peintre connu, l’édition
originale rare, le timbre unique et hors de prix, le meuble
d’époque
et authentique. La fièvre du chercheur d’or et celle du
pilier de casino. Ils ont un petit garçon qui les suit partout
dans leur quête-fuite en avant. Les objets bizarres l’amusent
mais héritera-t-il de cette passion dévorante ?
Le grand-père ![]() C’est un personnage odieux mais qui ne
se voie pas du tout comme ça. Il ne doit pas avoir loin de
soixante dix ans. Il a une femme, deux filles, une maîtresse
chez qui il vit la plupart du temps. Il a fait toute sa carrière
dans une grosse entreprise de Champagne comme manutentionnaire. Il
récupère tout ce qui peut se récupérer,
plus ou moins honnêtement ou malhonnêtement. Il clame
à
qui veut l’entendre que pendant la guerre
trente-neuf/quarante-cinq, il n’a jamais manqué de rien et
que tout ceux qui ont du se serrer la ceinture, eh bien, n’ont
qu’à
s’en prendre qu’à eux-mêmes, que ce ne sont que des
cons, trouillards ou, comble du ridicule, des idéalistes, des
gens «honnêtes», comme si ça
pouvait exister ça,
«l’honnêteté» !
«L’honnêteté», c’est une
invention de gens normalement intelligents, pour distraire les cons
pendant qu’ils se font plumer ! Un jour, il a fait, avec le
comité d’entreprise, un voyage en URSS, à Moscou.
Mais non, ça n’était pas le pays de l’horreur
collectiviste ! C’était le paradis au contraire !
Il est parti là-bas avec ses bagages pleins de gadgets, de
verroteries de toutes sortes. Sans parler un mot de russe, il s’est
immédiatement faufilé dans les filières
d’échanges et il est revenu avec les poches plus pleines
qu’au départ, sans avoir eu à sortir un sou. Une
autre fois, en parcourant la campagne, il a repéré une
voiture ancienne et recherchée, qui servait de poulailler. Il
s’est arrêté. Il a repéré que sous
l’évidente couche de crasse et d’immondices, l’automobile
était en assez bon état. Il a soulevé le capot
pour s’apercevoir que même le moteur n’avait pas tellement
souffert. Le paysan surpris et voulant savoir ce qu’un passant
avait après son poulailler, s’est vu servir une histoire,
comme quoi cet homme un peu âgé, au sourire
désarmant
de bonté et de franchise, s’occupait de jeunes
ex-délinquants, qu’il prenait sur son temps de travail pour
leur enseigner un début de métier et que cette
épave
dans la cour de la ferme serait parfaite pour que ces pauvres jeunes
abandonnés de tous puissent s’initier à la
mécanique.
Le paysan, la larme à l’œil, lui a cédé bien
volontiers cette carcasse qui encombrait sa cour. Cette histoire fut
racontée, entrecoupée de fou-rires, des dizaines de
fois à des gens, soit inattentifs, soit partageant cet
état
d’esprit répugnant, soit sur le point de vomir.
![]() Dans la rue Parmentier, près de
la salle Drouot, il n’y a que des magasins pour collectionneurs ;
numismates, philatélistes, collectionneurs de peintures, de
vases, de bibelots et de meubles anciens. Il y règne une
activité fébrile et un peu clandestine, avec en son
centre, comme une cathédrale, la salle des ventes. S’y
côtoient toutes les classes sociales, tous les rêves,
tous les espoirs de trésors cachés redécouverts,
les passionnés et les aventuriers. Des gens passent ici leur
journée, allant et venant entre les salles de vente, les
magasins d’expertise et les bistrots. Dans l’un d’eux, de
l’ouverture à la fermeture, derrière un demi, trône
une dame âgée, maquillée, bien habillée,
légèrement marquée par la couperose. Peu
souriante, semble-t-il très respectée ; un sphinx
derrière une bière ; renouvelée
régulièrement. Des personnes sortant tout juste de la
salle de vente viennent respectueusement la voir. Ils posent sur sa
table une vielle lampe, des pièces de monnaie collées
ensembles, une peinture, une petite sculpture. Elle, très
rapidement, observe l’objet, parfois avec un compte-fils, et le
verdict tombe : tu t’es fait enfler ; va voir telle
boutique, ce genre de truc, ils prennent ; c’est de la
daube ;
c’est peut-être intéressant, je t’en donne tant ;
ouh ! Ces machins, je les connais, ils se baladent de ventes en
ventes, c’est toujours la même merde mais il y a toujours des
gogos pour les racheter ! Ses avis ne sont jamais discutés.
Les consultants repartent tout fiers ou la queue basse, c’est
selon. C’est l’experte du bar, celle qui sait tout sur les
échanges de vieux objets, qui carbure à la bière
et aux pourliches glissés discrètement après
chaque consultation.
|