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LES AUTRES FAMILLES
DE PORTRAITS LITTÉRAIRES


les Ceuxquisavent



fils fille père mère grand-père grand-mère


















Le fils


Il arrive dans la boutique, accompagné de la secrétaire qui vient habituellement faire des photocopies. Elle semble très fière d’être celle qui a amené celui qui va sauver la situation. «C’est un expert extrêmement compétent dans ces domaines» dit-elle, rosissante, «il travaille dans ma boîte». Elle a demandé à la responsable de la boutique si elle pouvait le faire venir pour «aider» à résoudre les soucis d’ordinateur et de PAO qu’il semble y avoir ici. La responsable de la boutique a accepté, bien entendu (elle s’entend très bien avec la dame des photocopies) mais elle a omis d’en parler à l’utilisateur habituel des ordinateurs. Celui-ci surpris, voit débarquer dans son bureau une sorte de faux adolescent monté en graine, qui se donne des airs de Bill Gate, qui ne se présente pas, qui ne dit pas un mot et se dirige directement vers les machines. Il se met au clavier, appuie sur cinq ou six touches simultanément, redémarre plusieurs fois. Pendant ce temps, l’écran passe par toutes les couleurs, tous les états. Il prononce rapidement un «voilà, c’est fait» en s’adressant uniquement à sa collègue. La responsable de la boutique se liquéfie de reconnaissance et lui barbouille des flots de remerciements. Une fois seul, l’utilisateur, qui n’a pas eu le loisir de prononcer un mot, s’approche de la machine, s’aperçoit que plus rien ne fonctionne. Il prend sur lui en ronchonnant sur les «gros-clients-et-puis-quoi-encore» et les «jeunes-chiens-savants-pour-la-frime-trois-fois-plus-payé-que-lui» puis, soupirant, décide de tout réinstaller.










La fille


Elle est presque toujours sur ces chantiers de décoration de théâtre, elle est peintre. Si elle n’y est pas, c’est qu’elle est sur un autre chantier qui paye mieux ou qui permet la rencontre d’autres personnes plus «intéressantes» en potentiel de plans boulots. Ou alors, l’équipe était complète et, si elle n’est pas passée loin, elle est passée à côté.

Blême de rage de ne pas avoir été choisie, d’être arrivée trop tard pour être dans l’équipe ou embauchée simplement, sans être nommée «chef-peintre». Elle se nourrit d’intrigues. Quand elle est sur un chantier, elle ne pourra pas s’empêcher de manœuvrer auprès des patrons, de faire croire qu’elle est indispensable et de rabaisser, voire d’anéantir la réputation de tous les autres peintres déco. C’est une battante, meurtrière et totalement paranoïaque. Elle s’est auto proclamée grande artiste. Elle fignole son travail et dénigre celui des autres, même quand il s’agit d’éléments dérisoires : un sol par exemple. Elle ne supportera pas que quelqu’un lui dise qu’un faux carrelage en pierre, destiné à servir de plancher, doit être exécuté rapidement et que la composition picturale d’un faux carré de pierre noyé dans une centaine d’autres, a sommes toutes assez peu d’importance. Que finalement, la présence d’un carreau trop fignolé, trop «dessiné» est nuisible à l’ensemble, c’est à dire raté. Elle est horrifiée quand un autre peintre raconte qu’il consacre la plus grande partie de son énergie à son propre travail, à sa propre démarche de peintre et que la déco, ben c’est juste pour bouffer.










Le père

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C’est un artiste «professionnel». C’est un sculpteur. Il est serbe et il a fait des études, obtenu son diplôme la-bas. C’est la base de son savoir. Le seul cheminement possible pour créer une oeuvre, c’est ce qu’il a appris, ce pourquoi il a été diplômé : la terre, le modelage. Suivi éventuellement d’un moulage en bronze quand il a des sous ; le plus souvent d’un moulage en résine synthétique qui empuantie son environnement. Il reste, cependant, insatisfait. Un artiste ne peut plus être un média de propagande. Il doit avoir sa propre personnalité, sa propre démarche, sa sensibilité, sa place dans «l’Histoire de l’Art». Un artiste est un rebelle. Il doit choquer. Mais il doit montrer son savoir-faire quand-même. Sa virtuosité. Il doit être un professionnel, il a fait des études pour ça. Donc s’il faut être rebelle, provocateur, choquant, moderne (?), il ne faut pas pour autant remettre en question son savoir ou alors, c’est du dilettantisme, du bricolage, du non-professionnel. Ce dilemme est lourd à porter. C’est la malédiction de l’artiste professionnel. Alors il réalise des sculptures techniquement irréprochables mais en prenant des sujets choquants, provocants. Il sculpte des êtres décharnés, difformes, à moitié écorchés, les yeux aveugles ou même arrachés. Ces personnages piétinent des entrailles, tripes, cerveaux, os... les moulages en résine sont polychromes avec, bien évidemment, beaucoup de rouge (sang) et de brun (merde). Il lui est même arrivé d’inclure dans ses moulages les changes (pleins de caca) de son fils. Pour choquer, provoquer, « rebeller » encore plus.

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La mère


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Elle a toujours un demi-sourire. Elle doit avoir un peu plus de cinquante ans et elle tient à ce qu’on sache qu’elle a vécu de multiples expériences. Elle est professeur de «juridique» dans une école d’initiation à la création d’entreprise. Elle a elle-même monté plusieurs «boites» dont elle a revendu ses parts ou déposé les bilans. Elle s’est sortie de toute une série d’histoires terribles allant de l’interdit bancaire à la saisie de ses biens propres. Elle s’en est toujours relevée. Elle raconte avec gourmandise des anecdotes plus désespérantes les unes que les autres. Par exemple, celle de ces deux frères garagistes qui avait besoin d’un expert comptable. Celui-ci faisant des erreurs dans son travail a mis les deux garagistes dans une situation définitivement frauduleuse avec le fisc qui les a poursuivit. Ils se sont retournés au tribunal contre l’expert foireux mais ont été déboutés puisque responsable au final de leur entreprise et même condamnés aux dépens, l’argument : «nous sommes juste des garagistes et même de très bons garagistes, mais la comptabilité, nous ne savons pas du tout faire ça» n’a pas été retenu. L’histoire, ensuite, de cet inventeur sûr de son produit mais manquant d’argent. Il a raclé ses fonds de tiroir, fait appel à sa femme et à un autre copain pour faire le joint. Il était gérant de la boîte mais a mal calculé son besoin de trésorerie. Il a du donc faire une augmentation de capital et a fait appel au bon copain pour compléter la mise. Ce qu’il ne savait pas c’est que le «bon copain» était l’amant de sa femme et qu’à cet instant, le produit tout à fait au point et commençant à bien se vendre, il est devenu minoritaire puisque tout seul, désormais. Il se fait alors virer de sa propre boite en regardant impuissant son ex-femme et l’amant de celle-ci, profiter largement de son travail. Et ça la faisait rire, mais rire ! C’était pour faire une récréation dans le rébarbatif de ses cours.
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Le grand-père


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Habillé comme les artistes dans les romans de gare du XIX°. Le pantalon et la veste en velours à grosses côtes, le cheveu rare porté mi-long comme les romantiques sur les illustrations des livres de lecture du même siècle. Il n’a pas loin de soixante dix ans. Il est hors de son époque comme tous les artistes et hors du monde comme tous les gens pleins de tunes. Il vit la plupart du temps sur l’Ile de Ré et prend ses quartiers d’hiver à Paris ou à la Rochelle. Il expose dans des salons payant réservés aux amateurs friqués ayant les possibilités financières de se déclarer «professionnels». Il est entouré d’une cours de mémères couvertes de bijoux, de bourgeoises oisives se piquant de culture. Ce qu’il fait est assez chiant. Il se promène sur la plage et ramasse les morceaux de bois flottés qui l’inspire... C’est à dire ayant une forme intéressante et surtout d’une essence «noble». Certainement pas des morceaux de barque avec des vieux restes de peinture pourrie ou des bouts de bois à l’origine inconnue, à la généalogie douteuse. Ce qu’il trouve d’acceptable donc, ce sont presque exclusivement des racines de pied de vigne qu’il va sculpter de manière traditionnelle en essayant de conserver le mouvement d’origine et en laissant volontairement apparaître par-ci par-là des fragments bruts de la pièce de bois d’origine. Dans un souci d’authenticité. Souvenir le l’Ile de Ré : ses vignes, ses plages, ses étalages de pognon, ses moules.



La grand-mère


C’est une vielle professeur de Français. Sûre de son savoir, de ses certitudes, de son rang, de ses préjugés. Toujours bien notées par les inspecteurs, elle s’applique à s’accorder le plus scrupuleusement avec les programmes. Elle enseigne dans le collège d’un quartier populaire, ces quartiers à «problèmes» (?) comme il est à la mode de les qualifier. Elle fait faire des dictées, des conjugaisons, des rédactions. Elle choisit des sujets d’une grande originalité : «Racontez vos dernières vacances, le départ, le déroulement, le retour.» Les enfants de ce quartier plutôt défavorisé ne partent que rarement en vacances alors ils se débrouillent comme ils peuvent, ils inventent ou racontent leurs journées à la piscine municipale. Bien entendue, les inventions sont très vite repérées et sanctionnées – il ne faut pas raconter «n’importe quoi» – et les visites à la piscine brocardées avec l’humiliation que cela entraîne pour les enfants. Elle enseigne à des sixièmes. Autre sujet : «vous écrivez une lettre à votre correspondant étranger. Vous lui ventez les qualités de votre ville, de votre région, de votre pays» Ces mêmes enfants qui ne partent jamais en vacances, ont aussi très peu l’occasion d’aller dans le centre ville, ils ne savent pas trop ce qu’il y a dans «leur ville, leur région, leur pays». Ils ne quittent presque jamais la cité. Dans cette rédaction, une élève, ne connaissant que sa zone a parlé de la majesté des grands «hachélèmes» de son quartier. Le professeur après avoir lu la rédaction au reste de la classe, avoir écris au tableau le mot à l’orthographe fantaisiste et «comique», lui a donné une punition pour son ignorance crasse et son absence totale d’imagination.