Il arrive dans la boutique, accompagné de la
secrétaire qui vient habituellement faire des photocopies.
Elle semble très fière d’être celle qui a
amené
celui qui va sauver la situation. «C’est un expert
extrêmement compétent dans ces domaines» dit-elle,
rosissante, «il travaille dans ma boîte». Elle a
demandé à la responsable de la boutique si elle pouvait
le faire venir pour «aider» à résoudre les
soucis d’ordinateur et de PAO qu’il semble y avoir ici. La
responsable de la boutique a accepté, bien entendu (elle
s’entend très bien avec la dame des photocopies) mais elle a
omis d’en parler à l’utilisateur habituel des ordinateurs.
Celui-ci surpris, voit débarquer dans son bureau une sorte de
faux adolescent monté en graine, qui se donne des airs de Bill
Gate, qui ne se présente pas, qui ne dit pas un mot et se
dirige directement vers les machines. Il se met au clavier, appuie
sur cinq ou six touches simultanément, redémarre
plusieurs fois. Pendant ce temps, l’écran passe par toutes
les couleurs, tous les états. Il prononce rapidement un
«voilà, c’est fait» en s’adressant uniquement
à sa collègue. La responsable de la boutique se
liquéfie de reconnaissance et lui barbouille des flots de
remerciements. Une fois seul, l’utilisateur, qui n’a pas eu le
loisir de prononcer un mot, s’approche de la machine, s’aperçoit
que plus rien ne fonctionne. Il prend sur lui en ronchonnant sur les
«gros-clients-et-puis-quoi-encore» et les
«jeunes-chiens-savants-pour-la-frime-trois-fois-plus-payé-que-lui»
puis, soupirant, décide de tout réinstaller.
La
fille

Elle est presque toujours sur ces chantiers de
décoration de théâtre, elle est peintre. Si elle
n’y est pas, c’est qu’elle est sur un autre chantier qui paye
mieux ou qui permet la rencontre d’autres personnes plus
«intéressantes» en potentiel de plans boulots. Ou
alors, l’équipe était complète et, si elle
n’est pas passée loin, elle est passée à
côté.
Blême
de rage de ne pas avoir été choisie, d’être
arrivée trop tard pour être dans l’équipe ou
embauchée simplement, sans être nommée
«chef-peintre». Elle se nourrit d’intrigues. Quand elle
est sur un chantier, elle ne pourra pas s’empêcher de
manœuvrer auprès des patrons, de faire croire qu’elle est
indispensable et de rabaisser, voire d’anéantir la
réputation de tous les autres peintres déco. C’est
une battante, meurtrière et totalement paranoïaque. Elle
s’est auto proclamée grande artiste. Elle fignole son
travail et dénigre celui des autres, même quand il
s’agit d’éléments dérisoires : un sol
par exemple. Elle ne supportera pas que quelqu’un lui dise qu’un
faux carrelage en pierre, destiné à servir de plancher,
doit être exécuté rapidement et que la
composition picturale d’un faux carré de pierre noyé
dans une centaine d’autres, a sommes toutes assez peu d’importance.
Que finalement, la présence d’un carreau trop fignolé,
trop «dessiné» est nuisible à l’ensemble,
c’est à dire raté. Elle est horrifiée quand un
autre peintre raconte qu’il consacre la plus grande partie de son
énergie à son propre travail, à sa propre
démarche de peintre et que la déco, ben c’est juste
pour bouffer.
Le
père

C’est un artiste «professionnel».
C’est un sculpteur. Il est serbe et il a fait des études,
obtenu son diplôme la-bas. C’est la base de son savoir. Le
seul cheminement possible pour créer une oeuvre, c’est ce
qu’il a appris, ce pourquoi il a été diplômé
: la terre, le modelage. Suivi éventuellement d’un moulage
en bronze quand il a des sous ; le plus souvent d’un moulage en
résine synthétique qui empuantie son environnement. Il
reste, cependant, insatisfait. Un artiste ne peut plus être un
média de propagande. Il doit avoir sa propre
personnalité,
sa propre démarche, sa sensibilité, sa place dans
«l’Histoire de l’Art». Un artiste est un rebelle. Il
doit choquer. Mais il doit montrer son savoir-faire quand-même.
Sa virtuosité. Il doit être un professionnel, il a fait
des études pour ça. Donc s’il faut être
rebelle, provocateur, choquant, moderne (?), il ne faut pas pour
autant remettre en question son savoir ou alors, c’est du
dilettantisme, du bricolage, du non-professionnel. Ce dilemme est
lourd à porter. C’est la malédiction de l’artiste
professionnel. Alors il réalise des sculptures techniquement
irréprochables mais en prenant des sujets choquants,
provocants. Il sculpte des êtres décharnés,
difformes, à moitié écorchés, les yeux
aveugles ou même arrachés. Ces personnages
piétinent
des entrailles, tripes, cerveaux, os... les moulages en résine
sont polychromes avec, bien évidemment, beaucoup de rouge
(sang) et de brun (merde). Il lui est même arrivé
d’inclure dans ses moulages les changes (pleins de caca) de son
fils. Pour choquer, provoquer, « rebeller »
encore plus.
La mère

haut de page
Elle a toujours un demi-sourire. Elle doit
avoir un peu plus de cinquante ans et elle tient à ce qu’on
sache qu’elle a vécu de multiples expériences. Elle
est professeur de «juridique» dans une école
d’initiation à la création d’entreprise. Elle a
elle-même monté plusieurs «boites» dont elle
a revendu ses parts ou déposé les bilans. Elle s’est
sortie de toute une série d’histoires terribles allant de
l’interdit bancaire à la saisie de ses biens propres. Elle
s’en est toujours relevée. Elle raconte avec gourmandise des
anecdotes plus désespérantes les unes que les autres.
Par exemple, celle de ces deux frères garagistes qui avait
besoin d’un expert comptable. Celui-ci faisant des erreurs dans son
travail a mis les deux garagistes dans une situation
définitivement
frauduleuse avec le fisc qui les a poursuivit. Ils se sont
retournés
au tribunal contre l’expert foireux mais ont été
déboutés puisque responsable au final de leur
entreprise et même condamnés aux dépens,
l’argument : «nous sommes juste des garagistes et même
de très bons garagistes, mais la comptabilité, nous ne
savons pas du tout faire ça» n’a pas été
retenu. L’histoire, ensuite, de cet inventeur sûr de son
produit mais manquant d’argent. Il a raclé ses fonds de
tiroir, fait appel à sa femme et à un autre copain pour
faire le joint. Il était gérant de la boîte mais
a mal calculé son besoin de trésorerie. Il a du donc
faire une augmentation de capital et a fait appel au bon copain pour
compléter la mise. Ce qu’il ne savait pas c’est que le
«bon copain» était l’amant de sa femme et
qu’à
cet instant, le produit tout à fait au point et
commençant
à bien se vendre, il est devenu minoritaire puisque tout seul,
désormais. Il se fait alors virer de sa propre boite en
regardant impuissant son ex-femme et l’amant de celle-ci, profiter
largement de son travail. Et ça la faisait rire, mais rire !
C’était pour faire une récréation dans le
rébarbatif de ses cours.
Le
grand-père

Habillé comme les artistes dans
les romans de gare du XIX°. Le pantalon et la veste en velours
à
grosses côtes, le cheveu rare porté mi-long comme les
romantiques sur les illustrations des livres de lecture du même
siècle. Il n’a pas loin de soixante dix ans. Il est hors de
son époque comme tous les artistes et hors du monde comme tous
les gens pleins de tunes. Il vit la plupart du temps sur l’Ile de
Ré et prend ses quartiers d’hiver à Paris ou à
la Rochelle. Il expose dans des salons payant réservés
aux amateurs friqués ayant les possibilités
financières
de se déclarer «professionnels». Il
est entouré d’une cours de mémères couvertes
de bijoux, de bourgeoises oisives se piquant de culture. Ce qu’il
fait est assez chiant. Il se promène sur la plage et ramasse
les morceaux de bois flottés qui l’inspire... C’est à
dire ayant une forme intéressante et surtout d’une essence
«noble». Certainement pas des morceaux de barque avec des
vieux restes de peinture pourrie ou des bouts de bois à
l’origine inconnue, à la généalogie douteuse.
Ce qu’il trouve d’acceptable donc, ce sont presque exclusivement
des racines de pied de vigne qu’il va sculpter de manière
traditionnelle en essayant de conserver le mouvement d’origine et
en laissant volontairement apparaître par-ci par-là des
fragments bruts de la pièce de bois d’origine. Dans un souci
d’authenticité. Souvenir le l’Ile de Ré : ses
vignes, ses plages, ses étalages de pognon, ses moules.
La grand-mère
C’est une vielle professeur de
Français. Sûre de son savoir, de ses certitudes, de son
rang, de ses préjugés. Toujours bien notées par
les inspecteurs, elle s’applique à s’accorder le plus
scrupuleusement avec les programmes. Elle enseigne dans le
collège
d’un quartier populaire, ces quartiers à
«problèmes»
(?) comme il est à la mode de les qualifier. Elle fait
faire des dictées, des conjugaisons, des rédactions.
Elle choisit des sujets d’une grande originalité :
«Racontez vos dernières vacances, le départ,
le déroulement, le retour.» Les enfants de ce
quartier plutôt défavorisé ne partent que
rarement en vacances alors ils se débrouillent comme ils
peuvent, ils inventent ou racontent leurs journées à la
piscine municipale. Bien entendue, les inventions sont très
vite repérées et sanctionnées – il ne faut pas
raconter «n’importe quoi» – et les
visites à la piscine brocardées avec l’humiliation
que cela entraîne pour les enfants. Elle enseigne à des
sixièmes. Autre sujet : «vous écrivez
une lettre à votre correspondant étranger. Vous lui
ventez les qualités de votre ville, de votre région, de
votre pays» Ces mêmes enfants qui ne partent jamais
en vacances, ont aussi très peu l’occasion d’aller dans le
centre ville, ils ne savent pas trop ce qu’il y a dans
«leur
ville, leur région, leur pays». Ils ne quittent
presque jamais la cité. Dans cette rédaction, une
élève, ne connaissant que sa zone a parlé de la
majesté des grands
«hachélèmes»
de son quartier. Le professeur après avoir lu la
rédaction
au reste de la classe, avoir écris au tableau le mot à
l’orthographe fantaisiste et «comique», lui
a donné une punition pour son ignorance crasse et son absence
totale d’imagination.
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